« L'Irlande, que vous avez affrontée onze fois, est une équipe qui vous a très bien réussie avec les Bleus...
C'est vrai, ç'a globalement bien fonctionné contre eux. C'étaient en général des matches très ouverts, avec pas mal d'essais. Et effectivement, j'en ai profité (il a inscrit 8 essais contre l'Irlande, sa victime préférée en sélection). Ç'a été une période assez faste où j'ai beaucoup marqué et on a beaucoup gagné. Je garde d'excellents souvenirs de ces confrontations.
Pourtant, vous démarrez par une défaite en 2003, la seule pour vous face à l'Irlande. Vous en souvenez-vous ?
Oui, à Lansdowne Road (15-12, le 8 mars). Ç'avait été très dur, très violent, avec beaucoup de vent et des joueurs solides, comme (le centre) Kevin Maggs. On avait été dominés dans le combat. C'était moins ouvert que les matches que j'ai connus par la suite. On avait eu droit à une grosse engueulade de Bernard Laporte (alors sélectionneur) !

« À cette époque-là, je faisais pas mal d'allers-retours en équipe de France. J'avais envie de montrer que je méritais d'y rester et d'enchaîner »
Mais le France-Irlande le plus marquant vous concernant, c'est celui du Tournoi 2007, avec cet essai de la victoire inscrit en fin de match (20-17, le 11 février)... Cet instant a-t-il changé votre destin ?
Oui, je pense qu'il influence ma place dans le groupe pour la Coupe du monde six mois plus tard. Cet essai a fait basculer ma carrière. Il m'a donné un statut un peu différent, on me voyait davantage comme un joueur capable de faire basculer un match. Je crois que ça compte dans le regard d'un entraîneur ou d'un sélectionneur. À un moment donné, il te faut des actions ou des matches référence.
Ancien ailier.
67 sélections dont 11 contre l'Irlande (8 victoires, 2 nuls et 1 défaite).
34 essais.
Palmarès avec les Bleus : trois fois vainqueur du Tournoi, dont deux Grands Chelems (2004 et 2010).
Sur cette action, qu'est-ce qui vous pousse à redresser votre course, malgré la présence de nombreux défenseurs irlandais face à vous ?
Aujourd'hui encore, j'ai du mal à savoir ce qui relève de l'instinct et ce qui relève de la lecture du jeu. Est-ce que j'aperçois que ce sont des avants en face ? Est-ce que je sens que la défense est en train de glisser ? Dans ces situations, tu as envie d'aller casser les épaules intérieures. C'est un mélange de chance, de travail, de répétition. Je pense que si la défense avait eu une attitude différente, plus agressive, j'aurais fait la passe. Mais il y a vraiment quelque chose d'instinctif à ce moment-là.
Ce match revêtait aussi une dimension historique, pour le premier match de rugby organisé à Croke Park (*). Y pensiez-vous ?
Au départ, on ne mesurait pas tout l'enjeu historique. On a commencé à prendre conscience de ce que ça représentait pour les Irlandais dans la semaine. Cette émotion est venue s'ajouter à la dimension personnelle, parce que je jouais gros, c'était un match à forte pression pour moi. À cette époque-là, je faisais pas mal d'allers-retours en équipe de France. J'avais envie de montrer que je méritais d'y rester et d'enchaîner. Je ne pouvais pas être timoré. Au coup de sifflet final, j'étais content, j'avais fait un match plutôt complet en trouvant un bon équilibre entre des initiatives individuelles payantes et le cadre collectif.
Le lendemain, L'Équipe titre en Une « Maintenant, c'est clair ! »
Je dois avoir un exemplaire quelque part (sourire).
Quelques mois plus tard, lors du Mondial 2007, vous inscrivez cette fois un doublé contre l'Irlande, en phase de poules (25-3, le 21 septembre, au Stade de France)...
Après notre défaite contre l'Argentine en match d'ouverture (12-17, le 7 septembre), c'était un vrai huitième de finale pour nous. Et je marque deux essais, à chaque fois sur des passes au pied. C'est d'abord Fred Michalak qui réalise un banana kick parfait dans le fond de terrain dégarni. On avait vu que leur ailier (Andrew Trimble) venait souvent à l'intérieur de l'ouvreur (Ronan O'Gara) pour densifier la ligne défensive. Grâce à notre complicité toulousaine, Fred me fait comprendre qu'il va jouer dans le dos. Je me place d'abord dans l'axe de la mêlée avant de foncer dans le côté fermé. L'autre essai est un peu différent. C'est Jean-Baptiste Élissalde qui me fait ce qu'il m'avait déjà fait des dizaines de fois en club. Je vois dans son regard qu'il va tenter un jeu au pied. Ensuite, il y a ce duel aérien gagné face à (Girvan) Dempsey. Paradoxalement, j'ai peu marqué dans ce registre.
« J'ai un peu été leur bourreau pendant quelques années, mais ça nous a paradoxalement beaucoup rapprochés avec les supporters et les joueurs irlandais »
Et en février 2008, ce n'est pas un doublé mais un triplé que vous inscrivez contre eux lors du Tournoi (26-21). Le tout en 21 minutes !
C'était hallucinant, tout s'enchaînait parfaitement. Dans ces moments-là, tu te dis que tu es sur un nuage, que tout te réussit. En plus, je jouais à l'aile gauche ce jour-là, alors que j'évoluais plutôt à droite d'habitude.
Les Irlandais ne devaient plus en pouvoir de vous affronter...
Ces moments ont créé une histoire entre nous, presque une connexion. Même si c'était plutôt douloureux pour eux, ils m'en reparlent souvent avec le sourire, encore aujourd'hui. J'ai un peu été leur bourreau pendant quelques années, mais ça nous a paradoxalement beaucoup rapprochés avec les supporters et les joueurs irlandais.
Quel souvenir gardez-vous de vos échanges avec eux en dehors du terrain ?
Mon souvenir le plus marquant, c'est après le match à Croke Park en 2007. On était tous en smoking pour le banquet. On a mis beaucoup de temps à passer à table, et je suis resté longtemps au bar avec les Irlandais et quelques coéquipiers, dont Christophe Dominici. On a discuté un long moment en buvant des coups. On avait gagné, mais ils ne nous en voulaient pas, au contraire, ils étaient très amicaux. J'avais adoré. C'est un de mes plus beaux souvenirs d'après match.
Quel est l'Irlandais qui vous a le plus impressionné au cours de ces affrontements ?
Il y en a quelques-uns, mais c'est vrai que Brian O'Driscoll, c'était quelque chose. Il avait tout, une dimension particulière. La paire de centre qu'il formait avec Gordon D'Arcy était exceptionnelle. Et face à moi, dans mon couloir, j'ai eu la chance d'avoir Denis Hickie, Andrew Trimble, Shane Horgan... Des ailiers aux profils très différents mais qui avaient tous beaucoup de talent et de vitesse, un sens de la relance.

Vous aviez aussi un Irlandais comme coéquipier à Toulouse : Trevor Brennan...
On est arrivé à Toulouse la même année, en 2002. On est très proches avec Trevor. De par son immense carrière avec l'équipe d'Irlande. Il nous a apporté son fighting spirit. On ne pouvait le ressentir que de l'extérieur. Avec lui, on a compris la façon de fonctionner des Irlandais. Et ça n'a fait que renforcer notre méfiance et notre motivation quand on les affrontait, en club ou en sélection. Il nous a beaucoup inspirés. »